Mercredi 17 novembre 1909, Louise-Amélie PASTEAU quitte la maison de Madame BONNEVILLE où elle exerce le métier de blanchisseuse, rue de la Breloque, vers dix-sept heures. Elle n'a pas très loin à aller puisque son domicile est au-dessus de chez son employeuse. Elle vit avec son père et sa jeune sœur Marcelle âgée de dix-sept ans. Très fatiguée, Louise-Amélie demande à sœur de lui préparer de la tisane et va se coucher…

Louis-François PASTEAU, journalier, âgé de vingt-six ans et Céline DAVY, âgée de vingt-et-un ans, domestique, s'unissent le 14 mai 1878 au Perray-en-Yvelines, ancienne Seine-et-Oise. Leur fille, Louise-Amélie, naît le 29 mars 1879 au Perray-en-Yvelines, elle est l'aînée d'une fratrie de cinq enfants, tous nés dans le village sauf Alexandre né et décédé à Auffargis en 1880 et Louis Adolphe né à Senlisse en 1882 et décédé au Perray la même année, Yvonne Louise naît en 1887 et Marcelle Valentine en 1892.

Le couple réside Grande Rue Verte au Perray-en-Yvelines, lorsque Céline DAVY décède le 9 août 1903 en son domicile, elle est âgée de quarante-sept ans. Louis-François PASTEAU, veuf, reste seul avec ses trois filles.

Au recensement de 1906, Louis-François habite avec deux de ses filles, Louise-Amélie et Marcelle Valentine, toutes deux blanchisseuses, rue de la Breloque, au-dessus de chez Madame de BONNEVILLE. Yvonne Louise est employée comme cuisinière chez la veuve LERAY qui possède une entreprise de charpentes dans le même village.

C'est en 1909, que la famille est touchée par des dénonciations sur lettres anonymes.

En effet, entre le 22 et 27 novembre 1909, plusieurs de ces lettres sont adressées au Procureur de la République de Rambouillet ainsi qu'à Monsieur TONDEUR, maire du

Extrait : Lettre anonyme – AD des Yvelines - 2U674

Perray-en-Yvelines. Ces courriers dénoncent un infanticide. La grossesse de Louise-Amélie PASTEAU n'est pas passée inaperçue. Elle est souvent interpellée sur son état même si elle nie toujours la grossesse. Alors, les jours qui suivent son accouchement, les langues se délient. Tous les auteurs des lettres signalent que la fille PASTEAU était en état de grossesse et que celui-ci aurait disparu ; insinuant que la présumée mère aurait tué son bébé et ce avec certainement la complicité de son employeuse Madame BONNEVILLE. Agissant avec prudence mais aussi dans le but d'éclaircir la situation, le maire adresse au Procureur de la République un courrier lui relatant les dénonciations.                                                           

Le 28 novembre, le juge d'instruction du Tribunal de Première Instance de Rambouillet est saisi par le Procureur. Il ordonne un transport pour se rendre sur place et interroger la suspecte.

Ce même jour, à treize heures trente, Louise-Amélie est entendue par le juge dans la mairie du Perray-en-Yvelines. Immédiatement, elle avoue son crime : l'infanticide dont la rumeur publique l'accuse !

Vers quinze heures, le juge, son greffier ainsi que l'accusée vont à son domicile, rue de la Breloque, accompagnés par Louis-François, le père, et Marcelle, la jeune sœur de Louise-Amélie.                                                            

Cette dernière se dirige vers le grenier qui fait face au logement. Sous un tas de vêtements usagés, elle extirpe une malle dans laquelle se trouve un sac qu'elle nous remet en disant : "Le voilà". Le sac est ouvert, l'enfant gît enroulé dans des linges souillés. Le cadavre du nouveau-né est porté à la mairie où un médecin légiste est dépêché. Un mandat de dépôt est aussitôt délivré contre Louise-Amélie.

L'interrogatoire dirigé par Monsieur PRINET, juge d'instruction, débute à quatorze heures. Louise-Amélie raconte :

"Le mercredi 17 novembre 1909, je suis allée laver pour le compte de Madame BONNEVILLE. Le soir vers dix-sept heures, j'ai été prise de coliques, je suis montée me coucher tout de suite sans souper. Vers huit heures j'avais accouché d'un garçon.... Je n'ai pas souffert, l'enfant n'a pas crié... Je l'ai étouffé et enroulé dans des linges et placé entre le mur et l'armoire. Le lendemain, j'ai placé le petit corps dans un sac contenant des cendres et mis dans une malle dans le grenier sous des guenilles.

Le lendemain matin, Madame BONNEVILLE, m'a demandé si c'était un garçon ou une fille. Je lui ai répondu : "Est-ce que vous n'êtes pas folle". Je n'ai pas pris soin de mon nouveau-né parce que je savais que mes ressources ne me permettraient pas de l'élever. Mon amant ne m'a cependant pas abandonnée. Je ne lui ai jamais demandé de venir à mon aide pour élever cet enfant. Il me disait simplement : "Tu feras comme les autres tu l'élèveras".

Quand je me suis vue enceinte, le désespoir m'a pris, j'étais même décidée à me jeter dans l'étang et j'étais décidée à ne pas élever l'enfant. Jamais mon amoureux ne m'a promis le mariage. Au début de nos relations, je lui avais demandé, il m'a répondu que ses parents étaient contre.

Ma sœur couche avec moi. Au moment où j'ai accouché, elle était dans la pièce à côté en train de faire sa vaisselle. Mon père était couché dans sa chambre. Il n'a rien entendu. Il n'a jamais su que j'étais enceinte…

À quinze heures tous se rendent au domicile de Louise-Amélie. Celle-ci les conduit au grenier où elle sort le sac contenant le nouveau-né. Elle déclare : "… J'ai pris l'enfant, je l'ai placé parterre sur un linge, j'ai pressé dessus pour l'étouffer, je l'ai enroulé dans le linge..". "Je regrette vivement ce que j'ai fait. J'étais comme folle".

Après l'autopsie pratiquée par le Docteur HUMBERT. Louis-Amélie relate son accouchement ainsi que la manière dont elle a étouffé l'enfant.

"J'ai mis un genou sur le corps de l'enfant et j'ai appuyé la main sur la figure... "... L'enfant a respiré mais je ne l'ai pas entendu crier. J'ai enroulé l'enfant dans un linge "… "... Le lendemain j'ai pris le petit corps… que j'ai introduit dans un sac contenant des cendres et j'ai mis le tout dans une malle contenant des guenilles. Je n'ai jamais rien préparé pour recevoir mon enfant, je n'ai jamais dit à personne mon état bien qu'on m'ait fait fréquemment des allusions à ma situation."

Louise-Amélie signe ses aveux et demande un avocat d'office. Elle est inculpée d'infanticide et incarcérée à la maison d'arrêt de Rambouillet le 28 novembre 1909. Elle est vêtue d'un manteau noir, d'un tablier bleu, d'une jupe noire, d'un jupon noir, d'un chemisier, d'un pantalon court et d'une paire de chaussures. Louise-Amélie est brune, le visage maigre. – Cote registre d'écrou 2Y72028 – AD des Yvelines.

Entre le 28 novembre et le 17 décembre 1909, différents témoins sont interrogés : Madame BONNEVILLE, son employeuse, qui bien qu'ayant des soupçons n'a pas cherché plus loin malgré le linge tâché de sang que Louise-Amélie lui a confié pour être lavé le lundi suivant son accouchement. Sa tante Eugénie DAVY, des Essarts-le-Roi, s'est aussi inquiétée de son état et lorsque la rumeur s'est répandue de l'accouchement clandestin de sa nièce, malgré ses questions, Louise-Amélie a nié avoir été enceinte. Émile BARDOU, son amant, est entendu aussi. Celui-ci confirme qu'il fréquentait Louise-Amélie et qu'il entretenait des relations intimes avec elle. Selon ses aveux, il ne s'est rendu compte de rien et cela malgré les dernières relations quinze jours avant son arrestation. "Louise-Amélie ne m'a rien confié de son état et je ne lui ai jamais promis le mariage". Louis-François, le père de Louise-Amélie témoigne. Il n'a jamais rien soupçonné l'état de sa fille. Il savait qu'elle fréquentait Émile BARDOU depuis deux ans. Louis-François pensait qu'il la demanderait en mariage. Le dernier témoin entendu est Marcelle, la sœur de Louise-Amélie, bien que partageant le même lit, Marcelle ne s'est pas rendu compte de la grossesse de sa sœur. Elle confirme que le mercredi 17 novembre sa sœur est rentrée fatiguée et s'est couchée sans souper. "Je lui ai préparé une tisane de tilleul comme elle me l'a demandé avec du rhum."… "Il était environ six heures trente du soir. Mon père s'est couché, j'ai fait la vaisselle et j'ai cousu jusqu'à dix heures. Je me suis couchée avec elle et je n'ai rien remarqué. Dans la nuit elle m'a demandé de la tisane ce que j'ai fait"… "Le lendemain matin, j'ai vu Madame BONNEVILLE et je lui ai demandé de passer la voir pour savoir si elle avait besoin de quelque chose".

Le 21 décembre Louise-Amélie est de nouveau entendue suite à l'interrogatoire de son amant. Celui-ci a déclaré ne rien connaître de son état ce que rejette avec force Louise-Amélie qui dit n'avoir eu de relations qu'avec lui et lui avoir demandé maintes fois de l'épouser. Sur ces dernières paroles, le juge d'instruction prononce l'inculpation de Louise-Amélie qui reconnaît n'avoir rien préparé pour accueillir l'enfant et avoir espéré, jusqu'au dernier moment, que son amant l'épouse….

Les jours suivants, différents témoins de moralité sont auditionnés dans le village, du voisin au maire et son adjoint ainsi que ces collègues de travail, tous la décrivent comme une personne laborieuse, sans histoire, de bonne éducation, probe et chacun ne lui connaît qu'un seul amoureux,.

L'autopsie du nourrisson atteste les dires de Louise-Amélie, que c'est un enfant né à terme, qu'il a respiré et que son décès est dû à un étouffement.

Le Parquet de la Cour d'Appel de Paris, confirme, à la lecture du dossier, que les charges sont suffisantes pour qu'elle soit renvoyée devant la Cour d'Assises de Seine-et-Oise.

Louise-Amélie est transférée à la prison d'arrêt de Versailles le 23 janvier 1910

Le Progrès de Rambouillet – 12 MARS 1910

 

Le procès se déroule le 8 mars de la même année à Versailles, devant la Cour d'Assises. Louise-Amélie est représentée par Maître CHRÉTIEN. Elle apparaît affligée, sanglote tellement qu'il lui est difficile de répondre aux questions. Le substitut est en sa faveur, il rejette toute la responsabilité sur son amant Émile BARDOU. Il termine son réquisitoire en demandant une peine légère. Maître CHRÉTIEN plaide chaudement en faveur de sa cliente. Après la délibération le jury prononce l'acquittement à l'unanimité. Louise-Amélie est libre.

Louise-Amélie épouse en février 1911, au Perray-en-Yvelines, Victor MORISSOT. Le couple s'installe à Rambouillet où ils fondent une famille.

 

 

Sources : Archives départementales des Yvelines -

Série U – Cour d'Assises 2U674 - Série Y - Registre d'écrou 2Y 72028 - Presse ancienne : PER110 Le Progrès de Rambouillet.