Nous avons tous en tête les perturbations engendrées par l'éruption du volcan islandais l'Eyjafjöll en 2010.

Celle-ci débute le 20 mars 2010 et prend fin le 27 octobre de la même année. La première phase de l'éruption se manifeste par des coulées de lave qui se tarissent le 12 avril pour refaire surface deux jours plus tard, provoquant une fonte importante des glaces suivie d'inondations glaciaires et destructrices. Dans un même temps, la formation d'un important panache volcanique composé de vapeur d'eau, de gaz volcaniques et de cendres se répand dans l'atmosphère. Poussé par les vents, celui-ci se rabat sur l'Europe continentale. Les nuages de cendres volcaniques constituent un danger pour la navigation aérienne, entrainant la fermeture des espaces aériens.

 Cet épisode de presque vingt ans a réveillé la mémoire de certains… Nous avons pu lire sur les réseaux sociaux des articles relatant un évènement qui s'est produit en juin 1783, toujours en Islande : l'éruption du volcan Laki.

Volcan Laki

Bien évidemment pas de réseaux sociaux, pas de télévision pour relayer l'information…d'ailleurs connaissait-on l'existence même de cette éruption à travers l'Europe ? Pas sûr... L'éruption du Laki s'est produite le 8 juin 1783. Une longue fissure d'environ vingt kilomètres se forme, d'où jaillissent des fontaines de lave. Certaines coulées atteignent soixante kilomètres et couvrent 560 km². Durant cette éruption des quantités énormes de gaz sont rejetées : fluor, chlore, soufre qui contaminent non seulement l'air ambiant mais aussi les pâturages et l'eau. Les cendres recouvrent l’île, et 50% à 80% des animaux d’élevages meurent. La famine qui suivit décima environ 20% de la population islandaise.

Tout comme son cousin, le volcan Eyjafjöll, les colonnes de gaz émises par le Laki sont entrainées par les vents, et se répandent sur l'Europe créant une sorte de brouillard, appelé par les savants de l'époque "brouillard sec". L'astronome Jérôme DE LA LANDE écrit, dans un article qui se veut rassurant que "…ce phénomène est l'effet naturel d'une chaleur vive après de longues pluies…": La Gazette de France 8 juillet 1783

Les physiciens attribuent ce "brouillard" aux séismes importants qui se sont produits en Calabre au début de l'année 1783, le 5 février, détruisant plusieurs villes et faisant entre 32 000 et 50 000 victimes.

Certains curés de nos campagnes, plus loquaces que d'autres avaient l'habitude de relater les faits inhabituels tels des hivers rigoureux, des récoltes désastreuses etc… Le curé de Brûlon dans la Sarthe, écrit à la fin de l'année 1783 :

  • "3 : Pendant les mois de juin et de juillet dans presque toute l’Europe l’atmosphère était remplie d’une espèce de brouillard, ou plutôt de vapeurs qui dérobaient le soleil, et quand on l’apercevait, on le regardait aussi fixement que la lune, sans être aucunement ébloui. Tout le peuple en était épouvanté et disait que nous allions avoir le jugement. Les physiciens ont attribué ces vapeurs aux explosions de la Cicile.
  • 4 : Dans le mois d’août et le reste de l’automne les trois quarts du monde ont été malades. On en trouvait jusqu'à quatre cinq et même six malades par chaque maison ; et cela universellement. Heureusement ils ne mouraient personne. On attribuait la cause de ces maladies ou à la mauvaise qualité des grains de la dernière récolte, ou au défaut de froid de l’hyver précédent qui à la vérité ne fut que pluvieux, ou aux vapeurs exhalées de la Ccicile, ou enfin aux chaleurs qui pendant plusieurs jours ont été excessives. Peut être que le tout y a contribué." AD de la Sarthe Brûlon 1760-1792 – 1MI 1146 R4

Dans les Yvelines, celui de la paroisse Saint-Germain-d'Auxerre d'Hattonville, commune d'Allainville, relate aussi ces faits :

  • "En cette année 1783, après un printems des plus froid et humide sans avoir été trop pluvieux, il parut vers le quinze juin un brouillard des plus dense, qui fut humide les premiers jours, et qui devint ensuite très sec et dura sans aucune interruption jusque vers le vingt ou même vingt deux juillet. Ce brouillard ne paraissait pas s’élever fort haut dans l’athmosphère. Il n’obscurcissait pas entièrement le soleil qu’on pouvait aisément fixer sans blesser la vue, au milieu du jour, comme à son lever et à son coucher. Il paraissait d’un rouge mêlé d’obscurité, on eut dit qu’il était continuellement éclipsé par un rideau qui ne laissait apercevoir qu’un anneau clair et vif autour de son disque. Ce phénomêne eut lieu dans toutes les parties de l’Europe suivant les relations des journaux et mercures de l’année. Ce qui exerça beaucoup la plume de Phisiciens qui veulent rendre raison de tout, même de ce qu’ils n’entendent pas mieux que le simple peuple. Les uns dirent que le soleil était encrouté d’une couche de scories qu’il avait expulsé de son centre à sa superficie, les autres prétendirent que ce brouillard épais et continu qui l’obscurcissait sans empêcher de le voir et qui donnait même à toute heure la facilité de le fixer sans gêne, n’était qu’une suite de la grande quantité de vapeur qu’avait vomi pendant plusieurs mois le mont Vésuve car ce fut en effet à cette époque qu’arriva l’affreux renversement de Messine et tout le désastre de la Sicille et surtout de la Calabre extérieure…[…] Quoi qu’il en soit, ce phénomêne eut un effet pernicieux, la moisson qui paraissait devoir être tardive, fut précoce parcequ'aussitôt que ce brouillard eut disparu vers le 20 ou 22 juillet, les grains qui n’étaient qu’à moitié formés, tournèrent en deux jours à maturité, ou plutôt furent échaudés et grillés. Ils avaient fleuri on ne peut mieux au commencement de juillet pendant le calme du brouillard qui était accompagné d’une chaleur douce et sourde : mais la rouille épaisse dont ils étaient couverts dès le commencement de may, la prodigieuse quantité d’herbe dont ils étaient remplis, jointes à une chaleur ardent et subite qui ne leur donne pas le tems d’achever de prendre leur nourriture furent cause que la récolte fut des plus mince au point que dans ce canton les meilleures terres rendirent à peine trois septiers au septier. Il y en eut même beaucoup de médiocres qui ne rendirent guère au delà de leurs semences…" AD des Yvelines – Allainville 1769-1792 – 1MIEC250

Plus de deux cents ans sont passés depuis l'éruption du Laki. Des chercheurs se sont intéressés à l'histoire du climat, et c'est à travers les témoignages retrouvés non seulement dans les registres paroissiaux, mais aussi dans les recueils de Sociétés Savantes, en étudiant la démographie et les épidémies que l'on a pu associer l'éruption du Laki à plusieurs phénomènes ressentis partout en Europe :

  • Des conséquences climatiques : l'hiver 1783 fut rigoureux, la neige apparue dès décembre dura pendant plus de deux mois. La Seine est totalement gelée. À travers toute l'Europe, lors de la fonte des neiges, les rivières sortent de leurs lits provoquant des inondations catastrophiques. Même dans les régions habituées au froid, une surmortalité est enregistrée. De ces périodes de froid, pluie, sécheresse découlent de mauvaises récoltes entraînant une disette due à la cherté des blés. Des troubles éclatent un peu partout.
  • Ces périodes de fortes chaleurs accompagnées d'orages violents mettent en évidence un regain de fortes fièvres intermittentes, le paludisme, entrainant un coma mortel notamment chez les jeunes enfants.
  • Une recrudescence du scorbut aigu est signalée même chez des sujets ne présentant pas de carence.

La surmortalité, les épidémies et famines subsisteront pendant plusieurs années. L'éruption du Laki est même surnommée "Le volcan de la Révolution française". Les conditions climatiques désastreuses et les mauvaises récoltes se succèdent d'année en année. L'hiver 1788 enregistre des températures glaciales : à Paris un nouveau record de froid est atteint : -22°. D'autres épisodes climatiques auront lieu, comme en 1816 "L'année sans été", plus près de nous la canicule de 2003 et les tempêtes comme Xynthia en 2010 semant leurs lots de désolation et de morts…

 

 

Sources : Conséquences de l'éruption du Laki en Seine-Maritime de 1783 à 1786 – Michel LECOUTEUR

Terre et volcans

Pour aller plus loin : Les Dérangements du temps, cinq cent ans de chaud et de froid en Europe – Emmanuel GARNIER