Le Figaro 30 avril 1897

Depuis plusieurs mois, le Bazar de la Charité se prépare à inaugurer sa 12ème édition. Pour ce faire de nouvelles attractions sont prévues ainsi qu'un nouveau lieu : au 23 rue Jean-Goujon, un terrain vague, proche des Champs-Elysées, est prêté pour l'occasion. L'endroit est plus grand et peut accueillir une foule plus importante. Un nouveau cadre : des décors en carton-pâte, achetés pour une somme modique, représentent les rues de Paris au Moyen-Âge avec vingt-deux échoppes. Chacune d'elles portent un nom médiéval comme "Le chat botté, " Le lion d'Or", "Le grand cerf"... Une nouveauté : le "cinématographe", présentant des scénettes de la vie quotidienne, doit être l'attraction de cette vente de charité. Pour cette édition, la Duchesse d'Alençon, sœur de l'Impératrice Elisabeth d'Autriche, figure parmi les hôtes prestigieux.

Le Bazar de la Charité ouvre ses portes le 3 mai 1897, journée honorée par la présence de Mademoiselle FLORES, fille de l'ambassadeur d'Espagne. Le 4 mai, le représentant du Pape en France, le nonce apostolique Monseigneur CLARI bénit le lieu vers 15 heures. Ce hangar, tout de bois, long de 80 mètres et large de 13 mètres environ, aménagé en rue médiévale de Paris, accueille entre 1200 et 1700 personnes. La projection des courts métrages des Frères Lumière débute.

Le "local" où se trouve le cinématographe peut recevoir une vingtaine de personnes. Il faut savoir que les projecteurs fonctionnent avec des lampes à éther et dispensent des vapeurs hautement inflammables. Le 4 mai, le réservoir du projecteur est vide, le projectionniste, Monsieur BELLAC, demande donc à son assistant Monsieur BAGRACHOW de lui donner de la lumière. Au lieu d'ouvrir le rideau celui-ci craque une allumette : c'est l'embrasement. La structure du bâtiment est en bois, le plafond, représentant le ciel, est un velum[1] en toile goudronnée. Malgré l'alerte donnée par les organisateurs et le début de l'évacuation dans le calme d'une centaine de personnes, le feu atteint, en quelques minutes, les boiseries et les tentures. Le plafond fond laissant s'écouler le goudron liquéfié sur la foule. S'ensuit une explosion. Tout s'écroule sur la foule générant des mouvements de panique.

Les femmes sont victimes de la mode de l'époque : leurs tenues faites de chapeaux, voilettes, rubans s'enflamment. Les vapeurs du nettoyage à sec de leurs vêtements et chapeaux, fait avec de l'essence, attisent le feu.

Très vite, les issues sont prises d'assaut, les portes se retrouvent bloquées, un embouteillage se forme. Des corps tombent, s'amoncellent et sont piétinés. Des ouvertures donnent sur une cour intérieure où se dresse un mur limitant la fuite. Pourtant deux lucarnes laissent entrevoir un espoir… L'une se situe sur le mur du journal "La Croix" où des échelles de dix mètres de haut sont amenées et plaquées contre le mur par des ouvriers.  L'autre est sur l'Hôtel du Palais mais il faut scier les barreaux, tâche à laquelle s'attache un cuisinier de l'hôtel aidé par ses collègues. La lucarne se trouve à environ 1 mètre 80 du sol. Les gens s'agglutinent en espérant sauver leur vie. Deux-cent-cinquante personnes environ sortiront par ces espaces.

Du côté de la rue c'est l'horreur des flammes : passants, cochers, ouvriers, pompiers tous s'unissent et prennent part au sauvetage. Environ soixante-dix pompiers et onze voitures fourgons prêts à combattre le feu sont sur les lieux rapidement. Le plafond du bazar s'est effondré, la chaleur est extrême à tel point que les vitres des habitations voisines explosent. Les pompiers essaient de refroidir les murs proches. Des hommes se comportent en héros au péril de leurs vies notamment un cocher dénommé GEORGES qui n'hésite pas retourner maintes fois dans le brasier pour tenter de sauver des vies.

En six minutes le feu s'est propagé, en quinze minutes tout s'est effondré et en quarante-cinq minutes tout est détruit… C'est la sidération totale !

Sophie Charlotte de Bavière duchesse d'Alençon

La duchesse d'Alençon fait partie des victimes, ses dernières paroles annonçant qu'elle partira la dernière font d'elle une héroïne absolue, n'ayant pas fui le sinistre et s'étant sacrifiée pour les autres.

Les corps sont transportés au Palais de l'Industrie afin que les familles puissent tenter d'identifier les victimes. Identification faite à partir de leurs effets personnels : bagues, bracelets, lunettes, chaussures etc… Et c'est un exercice difficile. Le premier corps reconnu comme être celui de la duchesse d'Alençon s'est avéré faux. C'est grâce à l'odontologie[2] médicale, une première en France, que l'on a démontré que la reconnaissance visuelle pouvait être inexacte. Les soins dentaires prodigués à la duchesse d'Alençon ont permis de reconnaître son corps, son dentiste ayant corroboré les résultats. C'est le début de la reconnaissance légale de l'expertise odontologiste.

L'identification des corps est importante afin que les victimes puissent être inhumées selon leurs croyances et reposer en paix.

Dans les jours, les semaines qui suivent la tragédie, la presse, très importante à cette époque, écrit tous les jours. Qu'elle soit française ou internationale, les détails macabres et indécents font la une quotidiennement. Ce drame fascine : des dessins de femmes en flamme, de corps calcinés, de visages ulcérés par la douleur illustrent les articles. C'est un feuilleton quotidien alimenté par des témoignages qui s'accumulent et qui font vendre !

Le nombre des victimes s'élève à cent-vingt-six dont cent dix-huit femmes et enfants et sept hommes. Des centaines de blessés, défigurés se terreront tout le reste de leur vie. 

Le Petit Journal supplément du dimanche 16 mai 1897

Environ deux-cent-cinquante hommes, présents lors de cette vente s'en sortent indemnes. Des témoignages indiquent que ces hommes se sont frayés un chemin à coup de bottes et de cannes ce qui, dans la presse, scandalise !! Des hommes se sont battus contre des femmes pour fuir et sortir au plus vite… Dans "L'écho de Paris", la féministe Séverine s'empare de cette attitude dans l'article intitulé "Qu'ont fait les hommes ?" paru le 14 mai 1897.

En cette fin de siècle, l'attitude de ces hommes, met en avant les tensions qui existent entre "l'élite" de la société et les Républicains qui incarnent un monde nouveau, de progrès, de science, et surtout un anticléricalisme qui, sept ans plus tard, mènera à la séparation de l'État et l'Église par la loi du 9 décembre 1905.

Les Républicains ont donc tout intérêt à mettre en avant le courage des classes populaires. Cette polémique est entretenue par la presse pendant de longues semaines. C'est le journal Le Gaulois qui met fin à ces tensions en menant son enquête sur le sujet. Au terme de celle-ci, la conclusion est que s'il y a des malotrus, ils étaient peu nombreux…

Après le drame, différents incidents sont relatés. Ainsi, la veille de l'ouverture du Bazar de la Charité, l'entrepreneur qui installe le cinématographe n'est pas satisfait : au local du cinématographe il manque une cloison : un simple rideau est rapidement posé. Le jour même de l'inauguration la duchesse d'Alençon, constatant l'extrême chaleur qui règne dans le "hangar", souligne que "si un incendie devait se déclarer il y aurait un drame".

Triste coïncidence, peu de temps avant le drame, cette femme extrêmement croyante et passionnée, rédige son testament dans lequel elle souhaite que sa chevelure soit entièrement brûlée…

En cette fin du XIXème siècle, l'occultisme et le spiritisme sont à la mode. Il est de bon ton de recevoir dans les salons mondains des voyants ou voyantes. Henriette COUEDON est l'une de ces personnes à la mode. Quelques temps avant le drame, elle est invitée à animer une réception, organisée par la comtesse de MAILLÉ afin de présenter la future vente de charité rue Jean-Goujon les 3, 4, 5 et 6 mai 1897. Durant cette séance, la voyante rentre dans une sorte de transe et déclare :

"Près des Champs-Élysées, je vois un endroit pas élevé, qui n’est pas pour la pitié, mais qui en est approché dans un but de charité qui n’est pas la vérité. Je vois le feu s’élever et les gens hurler. Des chairs grillées, des corps calcinés. J’en vois comme par pelletées… » "La prédiction de Mlle COUEDON" Le Gaulois du 15 mai 1897.

Le temps du recueillement est nécessaire. Le samedi 8 mai à 11 heures un service funèbre est organisé en la cathédrale Notre-Dame de Paris. Malgré le contexte politique dû à l'affaire DREYFUS, le président Félix FAURE, accompagné de son gouvernement, assiste à l'office avec les familles des victimes.

La cérémonie fait naître de nouvelles polémiques : non seulement un président républicain et son gouvernement sont à l'église, mais les propos du Père OLLIVIER, lors de son oraison, laissent entendre le lien entre l'incendie du Bazar de la Charité et la destinée de la France "fille aînée de l'Église", qui aurait manqué son rôle dans l'abandon de la religion par la République. Fustigeant les progrès technologiques, comme le cinématographe, qui vont à l'encontre des valeurs traditionnelles, le Père OLLIVIER invoque le "châtiment divin"… dans un contexte d'opposition entre les conservateurs catholiques, attachés à l'ancien régime, et les libres-penseurs qui au contraire voient dans ce drame, qui se produit juste après la bénédiction d'un lieu voué à la charité, la preuve de l'inexistence de Dieu.

Cette catastrophe prend une tournure politique lorsque des personnalités des hautes sphères de la société sont touchées. Le Préfet est accusé de ne pas avoir pris de mesures préventives bien que l'événement soit d'ordre privé. Jean JAURES s'offusque : une messe pour les victimes de Bazar de la Charité mais aucune pour les ouvriers victimes des coups de grisou dans les mines…

La presse de droite est très ennuyée : comment expliquer la mort de toutes ses femmes pieuses, présentes pour la bonne cause ?

Les semaines suivantes, Paris est traversé par des cortèges funéraires, et quotidiennement les journaux publient des listes de faire-part de décès. Les maisons de couture sont submergées de commandes d'habits de deuil. Les théâtres et salles de spectacles ferment leurs portes : la vie mondaine s'arrête. Dans cet incendie, parfois trois générations sont touchées dans la même famille. On n'a pas vu depuis la Révolution mourir autant d'aristocrates français…

©Photo MLCGénéalogie - Cimetière du Père Lachaise

 

Les funérailles ne sont pas identiques, après une cérémonie qui a lieu à l'église Saint-Philippe du Roule à Paris, la duchesse d'Alençon est inhumée le 14 mai 1897 dans la chapelle royale Saint-Louis de Dreux. Pour les restes des victimes non identifiées une pierre tombale, érigée au cimetière du Père Lachaise, sera financée afin de leur rendre hommage.

 

 

 

 

 

Documentations et sources : Histoire TV : Le Bazar de la Charité 

Retronews : Le Matin 5 mai 1897Le Figaro 6 mai 1897

Testament de la duchesse d'Alençon : Gallica : Vie diocésaine de Reims 4 janvier 1913 p 275/276

 


[1] Pièce de tissu simulant un plafond et servant soit à diminuer la hauteur d'un local, soit à protéger un lieu du soleil. Grande voile que l'on étendait au-dessus des spectateurs, dans les théâtres et amphithéâtres romains

[2] Étude des dents, de leurs maladies et du traitement de celles-ci.