Débarquement

Les souvenirs d'une petite fille de douze ans : ma maman Arlette !...

Mes grands-parents, vivent en Normandie, près d'Argentan. Chez eux résident plusieurs membres de la famille qui ont fui la région parisienne pour échapper aux bombardements. Maman me dit souvent : "Je ne sais pas comment mes parents ont fait pour nourrir tout le monde. Nous étions nombreux et tous n'avaient pas de tickets de rationnement…"

 Maman me raconte : "Les premières années de la guerre nous n'avons pas connu de grands changements dans notre quotidien. Les soldats nous ne les voyons pas ou peu…. Ils  doivent se rendre en ville pour apercevoir les troupes allemandes".

 "Début 1944, la maison est réquisitionnée par l'armée allemande, nous obligeant à composer avec l'occupant. La journée nous pouvions venir dans la maison, mais à la nuit nous allions dormir dans une grange éloignée. La vie suit son cours, mais parfois il suffit d'un mot, d'un geste pour que tout bascule."

Et puis il y a le 6 juin 1944… annoncé par ces vers que chacun connaît "Les sanglots longs des violons de l'automne, blessent nos cœurs d'une langueur monotone".

Elle continue : "Papa est réveillé vers 3 heures du matin par un ronronnement incessant. Il ne sait pas encore que ceux sont les "Forteresses volantes". Maman se lève aussi et tous deux sortent sur le devant de la maison. Le bruit est lointain mais continu. Ils scrutent le ciel et à cet instant ils savent : Ça a commencé… Arlette se souvient : "Papa : dit ça y est cette fois c'est le débarquement.

Mes parents réveillent tout le monde. Papa s'isole avec mon frère Gilbert dans un petit cagibi pour mettre en marche le poste à galène…"

Au matin, loin des côtes, dans ce petit village de Montabard (61), la famille s'organise. Personne ne peut imaginer ce qui se passe depuis plusieurs heures. 

Les bateaux alliés ont débarqué leurs troupes. La machine est en marche. Les plages sont des mortuaires, les bombardements de l'aviation allemande incessants. La batterie de Merville (14) fait des ravages. Parmi nos cousins qui habitent Goustranville (14), Cécile, âgée de 22 ans, et Andrée, 25 ans, sont fauchées en pleine jeunesse par les bombardements de ce 6 juin 1944.

Arlette reprend : "Dans les semaines qui suivent, des troupes allemandes, arrivent dans le village, fatigués, affamés. Maman vient juste de terminer une grande marmite de soupe. Personne ne bronche, tout le monde doit laisser la place à ces hommes exténués, irascibles… Ils ont faim, maman va pour prendre le faitout quand un morceau de savon tombe dedans… Chacun retient son souffle… Mais il faut quand même garder son sang-froid et les servir. Ne pas les contrarier ! Maman remue le potage chaud, le savon fond à peine… Elle sert et se met en retrait… Un soldat dit dans un français approximatif "Gut Madâme... Gut". Chacun soupire en silence n'osant pas imaginer ce qui aurait pu se passer si la soupe n'avait été appréciée.

Une autre fois, papa se voit contraint de tuer tous ses lapins ainsi que mes cochons d'inde. Il essaie de protester, mais la menace avec un fusil dans le dos le contraint à s'exécuter. Je ne peux  pas oublier  ces images…"

Maman reprend : "Quand les soldats arrivent, ils sont comme "drogués", je les revoie rentrer dans la cuisine et tout balayer à coups de crosse de fusil du fourneau à la table. Il ne reste rien du peu que nous avions à manger. Nous, les huit enfants, d'habitude turbulents et inconscients, sommes pétrifiés par la peur. Personne ne bronche."

La bataille est rude de part et d'autre. Ce petit village normand où vit ma maman se trouve dans ce que l'on appelle aujourd'hui la "Poche de Falaise" ou encore la "Poche de Falaise-Argentan".

Poche de Falaise

C'est l'ultime opération de la Bataille de Normandie. Elle se déroule du 12 au 21 août 1944 dans une zone située entre quatre villes : Trun, Argentan, Vimoutiers et Chambois pour se terminer à Falaise.

Maman continue le moment le plus difficile n'est pas encore passé.

 "Nous sortons que très peu de nos maisons. Les troupes allemandes reculent, les chars traversent le village, des soldats gisent à terre, et je revoie ces engins qui roulent sur ces hommes. Je me rappelle d'un soldat allemand, grièvement blessé, il est amené dans la maison où je me trouve. Il a l'artère sectionnée, la voisine me donne une serpillère et avec mon camarade Claude, âgé de 11 ans, elle nous demande d'appuyer sur sa jambe. Le soldat décède quelques instants après en appelant sa mère. Je revois encore tout.

Durant ses dix jours pendant lesquels la bataille fait rage entre les allemands présents dans le bourg et les alliés, tout le village se réfugie dans un pressoir. Nous y serons jusqu'à soixante-dix, du bébé âgé de quatre mois, ma nièce Violetta, à un grand-père âgé de soixante-dix ans environ ainsi que des soldats allemands blessés.

Nous n'avons rien à manger, seulement un peu l'eau et peut être quelques croûtons de pain rassis. Personne ne peut ou n'ose sortir à cause des tirs d'obus. Je me rappelle que maman malgré  tout, pense trouver quelques légumes, fabrique un réchaud de fortune. Après avoir mis la marmite sur le feu, le temps de rentrer à l'abri dans le pressoir, un obus tombe dedans. C'était réglé !

Le 23 août au soir les allemands reprennent des tirs d'obus sur un hameau voisin, Clinchamps (61), éloigné de deux kilomètres environ du bourg de Montabard (61). Les écossais qui sont à Clinchamps et prêts à venir nous libérer pensent qu'une importante division allemande est encore présente. Toute la nuit ils tirent des obus sur le village.

Cette nuit-là sous cette pluie d'obus nous avons prié tous à haute voix sans distinction de croyance…

Au petit jour, par la fenêtre du pressoir, nous apercevons un soldat : le casque n'est pas allemand. Je me  souviens : "Papa dit "C'est des américains !!"

La peur au ventre nous crions tous "Camarades… camarades…". Nos cris furent entendus sur quelques kilomètres à la ronde.

Nous sommes libérés le 24 août 1944.

Ces soldats libérateurs sont en fait écossais. Ils restent pendant une quinzaine de jours dans le bourg ou peut-être moins. Ils nous distribuent de la nourriture, des gâteaux, quelques friandises et à nous, enfants, leurs calots… "

Maman continue : "Mes souvenirs sont lointain mais je me rappelle que tous les matins ces soldats défilaient habillés en kilts et jouaient de la cornemuse !

Quelques jours après la libération du village, mon beau-frère Henri qui habite Lisieux (14), enfourche son vélo pour parcourir les 50 km qui nous séparent, malgré les risques de tirs isolés. Il veut s'assurer que nous étions encore en vie. Mon frère Yves est venu de Saint-Denis (93), aussi en vélo, son fils était avec nous. Paris a été libéré le 25 août et il arrivé un peu après avec tous les risques que cela comportait."

Maman me dit émue : "Voilà les souvenirs qui me restent sur cette période de ma vie." Mais elle se reprend : "Quand nous sommes sortis, des corps gisaient dans la campagne, les troupeaux étaient décimés dans les champs. Ce n'était que désolation autour de nous."